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ARTS ÉPHÉMÈRES 2010


Les parts de l’Ombre : matérialités et fictions 


Une visite effectuée aux grottes de Lascaux à l’automne 2008, reste encore imprimée dans ma mémoire : elle m’a saisie d’étonnement et ravie tout à la fois. Même s’il s’agit de répliques, l’exploration des lieux se fait pratiquement dans le noir à lueur d’une lampe tenue par le guide qui nous conduit en chassant l’obscurité du lieu ; les ombres produites à l’occasion laissent une impression de réelle beauté toute empreinte de mystère. On y éprouve ce quelque chose d’indéfinissable, de vertigineux qui trouble nos facultés. Ces sensations ravivent le passé énigmatique lové dans ces peintures qui se révèlent furtivement à la lumière pour retrouver dans la pénombre les secrets de leur origine. L’ombre ici assure la conservation des pigments mais protège également l’histoire des hommes. En ces instants singuliers où elle se dissipe, comme pour mieux nous pénétrer, nous effleurons le temps passé. Nourrie de ces impressions, j’ai souhaité prolonger cette expérience par cette manifestation consacrée à l’ombre et ses diverses expressions dans les productions artistiques contemporaines.

L’ombre, nous dit le dictionnaire, est cette zone sombre due à l’absence de la lumière ou à l’interception de la lumière par un corps opaque. La dimension plastique du phénomène est au cœur de la création : Pline ne rapproche-t-il pas l’invention de la peinture à l’histoire d’une jeune femme (la fille du potier Butadès de Sicyone) dessinant l’ombre de son compagnon sur la paroi d’un mur pour garder en mémoire l’image de l’être aimé ?

Si l’ombre est à l’opposé de la lumière, il n’y a pas d’ombre sans rayonnement lumineux. Si l’ombre diffère de l’objet auquel elle est associée (bien souvent elle en trahit la forme) il n’y a cependant pas d’ombre sans un corps à l’origine. Trace fugitive, insaisissable, mais toute immatérielle qu’elle soit, l’ombre est bien réelle. Elle peut nous trahir, nous inquiéter, mais un monde sans ombre deviendrait encore plus effrayant : ce serait un monde à la dérive avec des corps sans attache. Souvenons-nous de l’opéra de Strauss où la femme sans ombre, fille du prince des esprits, qui, lorsqu’elle épousa un mortel, dû conquérir une ombre pour devenir humaine afin de pouvoir enfanter. Ici, l’ombre nomme le vivant et sa conquête s’associe à la victoire d’une humanité. Privé d’ombre, un homme n’est plus admis parmi ses semblables. Dans le roman d’Adelbert Von Chamisso, Peter Schlemihl en fait la douloureuse expérience lorsqu’il monnaie son ombre avec le diable au risque de perdre son âme.

Les ombres, si effrayantes qu’elles puissent paraître, ne font qu’activer les peurs qui nous hantent. Lorsqu’elles ne sont pas explicitement représentées ou désignées, lorsqu’elles sont évoquées métaphoriquement, elles suggèrent bien la noirceur des hommes qui agissent sournoisement, masqués par l’obscurité. Ainsi, dans l’Othello de Shakespeare, le sinistre Yago tapi dans l’ombre tisse soigneusement - sournoisement le drame qui plongera Othello dans la folie et le conduira à étouffer au creux de la nuit la blanche et pure Desdèmone.
Lacan n’a-t-il pas souligné la part d’ombre du sujet humain qui obstrue le réel ?

S’il est des ombres qui peuvent nous tromper (le mythe de la caverne), nous horrifier (les ombres permanentes des corps irradiés à Hiroshima), il en est également d’autres plus rassurantes pour raviver nos souvenirs (la fille du potier), nous informer (cadran solaire) ou nous faire rêver (ombres chinoises). On ne peut oublier sa fonction protectrice lorsque, par grande chaleur, notre corps la recherche.
Ce terme, entouré d’une telle multiplicité d’interprétation ne pouvait laisser indifférent les créateurs, quelque soit leur mode de production. Certains artistes s’en saisissent et la traduisent plastiquement pour lui donner, au sein de leur production, une place déterminante.
Associée aux fonctions de la lumière elle deviendra actrice principale dans les oeuvres du Caravage, de De La Tour, de Rembrandt, pour ne citer qu’eux, jusqu’à devenir chez Monet le sujet même de la peinture (Cathédrale de Rouen). Déjà Rubens pensait à l’associer à la couleur. « Peu importe la couleur des zones éclairées, à condition de peindre les ombres dans la couleur correspondante » disait-il. Aujourd’hui, présente au sein des fondements de la pratique photographique, sa réalité physique est directement exploitée dans le travail de Christian Boltanski (Théâtre d’ombres 1984, collection FRAC Bourgogne), d’Annette Messager (Les pensionnaires - L’ombre portée sur le mur 1971 – 1972) ou encore Hans-Peter Feldmann (Jeu d’ombre 2002 – pièce présentée à la biennale de Venise 2009). L’ombre acquiert désormais un statut d’outil plastique qui met en jeu effets visuels et production de sens.

Il m’a semblé utile, dans la poursuite des grands événements culturels comme celui du Centre Pompidou Ombres/lumière/Rêves d’ombre (29 juin- 02 janvier 2006), de poursuivre cette interrogation sur la place de l’ombre dans la création artistique et plus spécifiquement dans l’art contemporain. Comment sa représentation ou sa présence est-elle inscrite dans le vocabulaire plastique, quels enjeux esthétiques et sémantiques soulève-t-elle?
En cette période artistique de transition, que le terme de postmodernisme n’arrive plus à définir, les artistes, pour imposer leur point de vue, deviendront-ils, selon l’énigmatique définition que donnait Marcel Duchamp de l’activité artistique, ces « porteurs d’ombre (qui) travaillent dans l’infra-mince » ?

Lyse MADAR,
Présidente du Passage de l’Art




LES ARTISTES


Boris Chouvellon
Sandro Della Noce
Gilles Desplanques
Olivier Grossetête
Caroline Le Méhauté
Aymeric Louis
Yazid Oulab
Laurent Perbos
Géraldine Py & Roberto Verde
Lionel Scoccimaro
Solange Triger